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La Seigneurie de Lespinasse

NOTES SUR LA SEIGNEURIE DE LESPINASSE

Lespinasse faisait autrefois partie de la seigneurie de Montaud qui s’étendait principalement sur trois paroisses: Beleymas, Montagnac-la-Crempse, Saint-juliende- Crempse. Les ruines du château de Montaud se dressent encore dans les bois à Beleymas et feront l’objet d’une publication dans notre prochain bulletin. Sur la carte de Beleyme (établie à la fin du 18e siècle et publiée au début du 19.), Lespinasse y figure en tant que village. Simple domaine de notables jusqu’au 17e siècle, il est reconnu comme une seigneurie en 1648. Quand I’est-il devenu ? La question est posée. Depuis le 15e siècle la famille Lespinasse n’a cessé d’accroître son patrimoine et cette politique a continué avec son entrée par mariage dans une famille importante, les Reclus de Gageac. Quelques documents traitant de la gestion agricole de leurs propriétés nous donnent un intéressant aperçu de son organisation et de la vie de ceux qui en dépendaient.

Le fief

Au milieu ds 17e siècle, la seigneurie est limitée au levant par la côte de la Grave, au midi par le ruisseau du Rieupet (ou de la chapelle), au couchant par le village de Puynédet et au septentrion par le village de Chabinel. Elle couvre une superficie de 213 journaux (suivant les anciennes mesures de la seigneurie de Montaud), soit environ 70,30 ha, en un seul tenant. Le «journal» représente la superficie labourable en un jour. 11 varie donc en fonction de Ia difficulté du terrain. A Saint-Médard de Mussidan la route des “Six Journaux”) rappelle la présence d’un champ qui demandait six jours de labourage. Le domaine de Lespinasse consiste: en plusieurs maisons, où lesdits sieurs de Lespinasse font leur demeure, avec granges, écuries, jardins, vergers, bois, terres, prés et vignes… Au siècle suivant le fief s’est agrandi d’une trentaine de «journaux», de cinq métairies et deux maisons de vigneron. Son seigneur, Elie du Reclus déclare résider dans une maison avec une tour carrée. Qu’est-elle devenue?

Famille Lespinasse

Armoiries: de sable (fond noir), semé de trèfles d’or; au lion du même (d’or) brochant (par dessus).

En 1479, Bernard et Martin de Lespinasse obtiennent du seigneur d’Estissac le bail emphytéotique du fief de la Balbie ce qui atteste de l’ancienneté de la famille sur les lieux. Quelques actes de notaires de la fin du 16e siècle mentionnent maître Loys de Lespinasse, procureur d’office de Montaud et Estissac, habitant au village de Lespinasse, paroisse d’lssac. Ce village est cité plusieurs fois, à l’occasion de ventes diverses en1587, sans que la dénomination de seigneurie n’apparaisse.

Les seigneurs étant soumis à I’obligation de rendre régulièrement hommage au roi, ils doivent impérativement fournir l’aveu et dénombrement de leurs biens, c’est-à-dire transmettre une liste précise de leurs possessions et de leurs revenus. S’ils ne s’acquittent pas de cette formalité, leurs biens peuvent être saisis, vendus ou donnés.

L’aveu et dénombrement doit être affiché à la porte de l’église d’Issac, le dimanche, à l’issue de la grand’messe.Il est loisible alors à chacun de le contester (à condition de savoir lire!). L’hommage rendu en 1648 montre que depuis 1587, la famille Lespinasse a acquis suffisamment de puissance pour avoir pu faire anoblir sa terre, à moins qu’il s’agisse plus vraisemblablement d’une décision royale en récompense pour service rendu. Les archives départementales conservent deux aveux datés d’une centaine d’années d’intervalle: 1648 et 1758.

cadastre 1830
cadastre 1830

Pierre de Lespinasse, sieur du Barailh, avocat à la cour au parlement de Bordeaux et ses frères: Guilhaume, sieur de La Béraudie, Martiaf sieur du Rouzier et Bernard, sieur du Pouyol, rendent hommage au roi, en 1648, pour la seigneurie de Lespinasse, juridiction de Montaud. Ils sont propriétaires fonciers de leur fief, mais n’en possèdent pas encore les droits de justice. Ils les possèdent en 1758. Les quatre frères demeurent dans le village et l’aîné, sans doute, dans la maison de maître (parfois appelée repaire, maison noble et même château au sens de siège du pouvoir).

En 1654, Pierre du Barailh est encore seigneur des lieux. Dix ans plus tard, Laurent de Lespinasse lui a succédé. Il fait donation de ses biens à ses trois fils: Jean l’aîné, Pierre, maître chirurgien et Antoine, greffier, tout en conservant l’usufruit sa vie durant. Cette famille semble assez prolifique. On trouve aussi des Lespinasse à Gammareix (Beleymas) et à Pouyols (Villamblard). Ils ont adopté un temps le protestantisme. C’est ainsi qu’en 1652, Jean de Lespinasse, sieur de la Chapelle, habitant auparavant à Lespinasse, fait son testament. Il vit maintenant à Mussidan et demande à être enterré au cimetière de ceux de la religion réformée. Est-il l’ancêtre d’Etienne de Lespinasse qui meurt “calviniste” en1767 à Gammareix ?

Famille Reclus

Par le mariage, en 1657, de Marie, fille de Jean de Lespinasse, sieur de la Chapelle, avec Jean du Reclus, le domaine passe dans une famille de noblesse ancienne dont la résidence principale est à Saint-Front-de-Pradoux au château de Tuillière. Marie fait ainsi un beau mariage. Son beau-père, Pierre, est écuyer, conseiller du roi au présidial de Périgueux. Il n’a pas pris part à la Fronde de 1653 et s’y est même fortement opposé, ce qui lui a valu d’avoir sa maison de Périgueux pillée par les frondeurs. Louis XIV lui montre sa reconnaissance en l’exemptant d’avoir à loger les gens de guerre. A une époque où les casernes n’existaient pas et où les soldats de passage logeaient chez l’habitant, c’était un prirvilège très appréciable.

blason

Pierre, (1668-1749) leur fils est conseiller du roi et chevalier d’honneur au présidial de Périgueux. Il se marie en 1690 avec Anne Chevalier, dame de Saint-Mayme, la Pécoulie et Cablanc. Elle achète le 14 avril 1750 la baronnie de Gageac, au sud de la Dordogne, bien loin donc de Lespinasse. Ses descendants porteront désormais le titre de baron, c’est sans doute ce qui a motivé l’achat de cette seigneurie dont le château tombait en ruine et a demandé des réparations énormissimes.

Elie du Reclus (1694-1769) est chevalier baron de Gageac, seigneur de Lespinasse, Saint-Mayme (de Pereyrol), Tuillières (Saint-Front-de-Pradoux), Chandost et Cablanc. Veuf après quelques mois de mariage, il épouse tardivement en 1745, Marie-Elisabeth de Roche. Ils ont trois enfants, François-Joseph, Jean-Marie et Catherine qui épouse un voisin Raymond du Cheyrory de la Gaubertie. Veuve, Marie-Elisabeth donne la gérance de la seigneurie à Joseph Gachet, sieur de la
Ferrière. Il perçoit à sa place les droits seigneuriaux de haute, basse et moyenne justice. Qui devait s’occuper de rendre hommage au roi ? En 1770, la seigneurie est saisie pour hommage non rendu. Tout est rentré dans l’ordre en 1772.

François-Joseph (1748-1792) brigadier des mousquetaires gris, marié avec Pauline Doat en 1785. Il meurt subitement à Paris, en 1792, âgé de quarante-quatre ans, alors qu’il se préparait à partir en émigration.

René-Amédée, né à Périgueux en 1788, à sa majorité il réclame l’héritage de son père, dont sa mère n’entend pas se dessaisir. ll est autorisé par deux fois, en 1809 et en 1810, par 1e tribunal de Bergerac, à prendre possession des domaines de Gageac, Lespinasse et Cablanc au préjudice des droits de sa mère. Celle-ci fait appel et gagne (voir Taillefer n°39 p19) Le procès n’en finit pas et ce n’est en fait qu’après la mort de sa mère qu’il entrera en possession de son héritage. Il a épousé en 1812, Antoinette de Lavergne dont le père qui avait fait la campagne d’Amérique et la guerre de Sept ans, avait été guillotiné. René-Amédée, dont le seul fils est décédé, meurt en juin 1851, un mois après avoir vendu ses biens en une sorte de viager. Ses deux filles, Jeanne-Marie du Reclus, épouse Hugonneau, et Luce, font un procès à I’acheteur Bourson et gagnent.

Les revenus du domaine de Lespinasse

Les rentes:

Le seigneur, seul propriétaire du sol, concède I’usage d’un domaine (tènement) à des particuliers (tenanciers) en échange d’un paiement annuel en argent et en nature (rente). La rente est établie sur le tènement, qu’il y ait un ou plusieurs tenanciers. Ils sont solidaires et s’en répartissent la charge.

En L758, Elie du Reclus lait établir, par son frère Joseph les reconnaissances de rentes sur le village de Rieupet-Barrés. Rieupet-Barré (ancienne juridiction de Labattut) consiste en: maisons, granges, fours, étables, jardins, terres labourables, prés,
vignes, bois…
Les limites sont très détaillées, ruisseaux, chemins, fossés, déterminent le territoire. On y apprend qu’en suivant le ruisseau qui découle de la chapelle de Cammareyx appelé Rieupet vers Issac, 0n passe sur un pont en pierres construit depuis l’année 1746… Les rentes s’élèvent à 15 sols; 4 poignerées d’avoine; et cinquante pintes (litres) de vin. Elle est essentiellement payée par la famille de Robert du Bourdilh, sieur de la Grave, qui habite au village de Lespinasse. Les nombreuses métairies de la famille occupent le reste du territoire.

De leur temps, les Lespinasse se plaignaient que certaines rentes leur avaient été usurpées.Ils ont eu de nombreux procès avec leurs voisins: Rambaud de Chateauvert et La Rigaudie qui contestaient les limites de la seigneurie de même qu’avec le
seigneur de Montréal qui prétendait lui aussi avoir acheté la Balbie. Cent ans plus tard, en 7755, le contentieux n’est toujours pas résolu: plainte de jean Rambaud de Châteauvert qui accuse un des frères, Joseph du Reclus, sieur des Bories d’avoir falsifié I’arpentement.

Revenus agricoles au 18e siècle

Dix métayers, bordiers ou vignerons sont recensés et soumis au régime du métayage, c’est-à-dire au partage avec le propriétaire des fruits et revenus de leur ferme. Le seigneur de Lespinasse a un régisseur qui tient les comptes. Nous y trouvons la liste des métairies (du Parc, de la Cour, de la Terrasse, de la Grulie, de Barré, de la Maison-Neuve) et la part qui est reversée, soit en général, la moitié de la récolte.

Pour les céréales, le froment représente la culture la plus importante. Viennent ensuite l’orge, l’avoine, la méture (mélange de froment et de seigle) et le blé d’Espagne (maïs). Le maïs sert essentiellement à la nourriture des truies, cochons, volailles et pigeons et pour la pâtisserie.

Pour les légumineuses. figurent les pois grisons, les gesses, les fèves, les lentilles, les haricots et du millet; tous produits faciles à conserver pour se nourrir I’hiver. Le potager n’est pas soumis au partage. On produit aussi de l’huile de noix.

1765 – Dans la maison noble du haut et puissant seigneur messire Elie du Reclus, chevalier seigneur du présent repaire noble de Lespinasse et autres places et baron Gageac, les métayers du seigneur ne peuvent élever de la volaille à cause d’un voisin Martial Labesse dit Coussart qui vole non seulement le bois du seigneur, mais toute la volaille de la métairie de Barré. Elie porte plainte après le vol d’un chapon. Martial Labesse supplie de trouver un arrangement à l’amiable. Il devra payer 75 livres (frais de la procédure en cours) et prometlre de ne plus récidiver.
AD24 3 E 8559 notaire Mazière

Les vignerons et bordiers dont les exploitations sont moins rentables paient en châtaignes séchées, en marrons, chanvre et laine.

L’élevage n’est pas très développé. Les troupeaux n’excèdent pas trente brebis. On possède quelques poules pour les œufs et une ou deux truies dont on vend les petits cochons. A chaque vente, que ce soit du grain, semence ou animaux, on donne sa part au propriétaire. Les animaux de trait ne figurent pas dans le relevé. Ils font partie du bail avec 1es charrettes et les outils
aratoires.

Il n’est pas fait mention de culture du lin mais celle du chanvre est répandue. Les femmes le peignent, en font du brin, du fil retord, de l’étoupe prime et de la grosse étoupe. Jean Mazière,le tisserand a pris de l’étoupe pour faire de la toile pour Madame (du Reclus). Et bien entendu on file et tisse la laine des brebis.

Les bois

Les bois sont une ressource substantielle pour le propriétaire. La superficie boisée est très importante surtout autour du château de Labattut. Les seuls arbres cités pour la coupe sont les chênes, les charmes et les châtaigniers. Les recettes
produites Par ces ventes s’élèvent chaque année à plusieurs milliers de livres. Les arbres sont coupés à 10 ans et l’on prend soin de laisser le nombre de baliveaux d’usage et voulu par la loi.

Certains métayers augmentent leur revenu en travaillant aussi sur le domaine des Reclus. Ils font des milliers de bourées (fagots) : 4 886 bourées sont vendues en 1782. Elles sont livrées à Beleymas, chez Denoix, le chirurgien de la Garnerie, chez M. de La Rigaudie et chez Rambaud au Puy. «Marmite» le forgeron en prend 300. On fait aussi couper le “feuillard” du château de Labattut à huit et sept pieds. Des milliers de pieux, des dizaines de milliers de carassones (petits piquets pour haie) sont taillés. Clédeau et Portugal en ont fait 7000 et 39 000 à Barré. Léonard en a fait 61 500.

On produit aussi du charbon de bois: Michaud le charbonnier commence de faire la charbonnière (du 11 décembre au 1er janvier 1784) pour 12 sous par jour.

Pierre Farnier a reçu 3 livres pour couper des ajoncs destinés à la vente.

Maison dite «château de Lespinasse» en 2003
Maison dite «château de Lespinasse» en 2003. photo p. Belaud
L’ancienne maison noble de Lespinasse pourrait être située dans les dépendances.

Mariage de François et Pauline

Madame de Roche, veuve d’Elie du Reclus, entreprend des travaux à Lespinasse pour le mariage de son fils François avec Pauline Doat.

Pierre, le scieur de long, a scié 156 planches de châtaignier; 122 planches de sapin; 218 planches de vergne,10 planches de poirier et des planches en ormeau.Il a du faire aussi des madriers en noyer. Combien de temps ce travail, qui nous semble énorme, lui a-t- il pris? A cette époque le concept de «Time is money» n’avait pas été encore inventé. Une partie de ces planches étaient peut-être destinées au château de Gageac.

La maison de maître, tout comme les granges, ont été rénovées. Madame a aussi fait venir de chez le sieur Lacotte, aux Reygeaux, 1060 carreaux de terre.

Un “décrasseur de chambre” a exercé avant que la tapisserie de la chambre de M. de Gageac soit posée. Un vitrier est intervenu. Des meubles et du linge de maison ont été achetés.

La vie de tous les jours au “château”

Le livre de comptes du gouverneur de Madame, le sieur Mazière nous livre quelques achats: un balai de mil (millioque); du blanc d’Espagne; du thé, du café, de la fleur de sureau, de l’anisette; deux barriques de vin vieux; des gaufres, du massepain et des pâtisseries; un pain de sucre, des huîtres, de la morue, de la friture, du fromage, du pain; des oeufs, une poule; des pieds d’agneaux; des herbes potagères; du sel, du beurre, de la salade; une bouteille de lavande, du papier et des plumes…

On y note aussi les services:

Faire venir une femme qui aide à balayer la maison, faire cirer le salon; aiguiser les couteaux; râper une carotte de tabac; étamer les casseroles; réparer la cafetière… Donner à la lessive: 4 couvertures; 16 linceuls (draps), 4 nappes; 39 serviettes, des toiles de matelas, coites et traversins.

Les divers documents concernant le domaine de Lespinasse, avant la Révolution, montrent que sa gestion est souvent exercée par les dames. Devenues veuves et après le mariage de leur fils aîné, elles quittaient le château de Tuillière à Saint-Front-de-Pradoux le laissant à leur fils et son épouse. Elles s’installaient alors à Lespinasse et géraient le domaine avec l’aide d’un “gouverneur” Elles dirigeaient les restaurations, que ce soit dans les granges et maisons des cinq métairies, comme la construction de nouvelles étables. Ce n’étaient pas des “princesses” occupant leurs journées à se divertir, comme nous a donné l’image de la cour des rois de France, mais de fortes femmes qui défendaient leurs biens et ceux de leurs enfants.

L’abandon

Au début du 19e siècle le domaine est laissé aux fermiers. Les propriétaires se réservent deux pièces à l’étage pour y venir deux mois par an.

Des affiches annoncent sa mise en vente en1824.

Cette propriété, d’un excellent rapport et d’une bonne nature, longtemps abandonnée et dégradée, a été réparée depuis douze ans; elle est susceptible d’immenses améliorations. On pourrait établir à Lespinasse une fabrique de verres à vitre ou toute autre entreprise industrielle. L’acquisition de cette propriété est à la fois un excellent placement et une bonne spéculation.

Les arguments n’étaient pas convaincants puisque Amédée du Reclus en était encore propriétaire en 1851.

Catherine Paoletti

Merci pour son aide à Michel Cabanac.

Sources:
Aveu et dénombrement de la seigneurie de Lespinasse: AD 24 : 2 E 1844 29;
AD 33: C4151
Fonds du Reclus de Gageac: AD 24: 2 E 1844

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